UE-Mercosur : l’alliance qui redessine le commerce Nord-Sud  (Par Oumar Kateb Yacine)

0
7

Vingt-cinq ans après l’ouverture des premiers pourparlers, Bruxelles et le bloc sud-américain ont paraphé, le 17 janvier 2026, un accord commercial d’une ampleur inédite. Si le texte consacre le retour de l’Europe sur l’échiquier géopolitique face au duopole sino-américain, il redessine les flux mondiaux de l’agrobusiness, au risque de marginaliser davantage les exportations africaines.

Le décor était celui d’Asunción, au Paraguay, mais l’onde de choc du paraphe se fait entendre bien au-delà des rives du Rio de la Plata. Ce 17 janvier 2026 marque l’aboutissement d’un quart de siècle de valses-hésitations diplomatiques entre l’Union européenne (UE) et le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay). En scellant la création d’une zone de libre-échange de 700 millions de consommateurs représentant 30 % du PIB mondial, les deux blocs agissent une révolution commerciale qui, par ricochet, place l’Afrique face à de nouveaux défis de compétitivité.

Le « pivot vers le Sud » comme bouclier stratégique

L’accélération soudaine de ce dossier, longtemps resté dans les limbes de la technocratie bruxelloise, est la réponse directe à un environnement international devenu hostile. À Washington, le retour de Donald Trump et la menace d’une taxe généralisée sur les importations européennes ont agi comme un puissant catalyseur. Pour l’UE, il ne s’agit plus seulement de commerce, mais de survie stratégique.

En sécurisant l’accès aux matières premières critiques et aux ressources agricoles du cône Sud, l’Europe tente de desserrer l’étau d’une dépendance excessive envers la Chine. Ce « pivot vers le Sud » est une affirmation de l’autonomie européenne : une manière de prouver que Bruxelles peut encore dicter des règles mondiales face au bilatéralisme agressif de Pékin.

Un défi de taille pour l’agriculture africaine

Toutefois, cette alliance transatlantique n’est pas sans danger pour les économies en développement, et particulièrement pour le continent africain. En ouvrant les vannes du marché européen aux géants de l’agrobusiness latino-américain — bœuf, volaille, sucre et éthanol —, l’accord crée une concurrence frontale pour les exportateurs africains.

Alors que l’Afrique cherche, via la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF), à structurer ses propres filières agricoles, elle voit ses avantages comparatifs s’éroder. La levée des barrières douanières pour le Mercosur risque de saturer le marché européen avec des produits à bas coûts, rendant l’accès des producteurs africains plus complexe, malgré les accords préférentiels existants. Le risque est clair : voir les produits du Brésil ou de l’Argentine supplanter les exportations de matières agricoles premières venues du Sud du Sahara.

La fracture des normes : un protectionnisme déguisé ?

L’autre versant de cet accord réside dans l’intégration de clauses environnementales contraignantes. Pour la première fois, le respect de l’Accord de Paris devient une condition sine qua non de la poursuite des échanges. Si Bruxelles présente cela comme un outil de diplomatie climatique, de nombreux observateurs au Sud y voient une forme de protectionnisme vert.

En imposant des normes de traçabilité et de durabilité de plus en plus complexes, l’UE risque de créer des barrières à l’entrée insurmontables pour les petits producteurs africains qui n’ont pas les moyens techniques des latifundia sud-américaines. La bataille ne se jouera donc pas seulement sur les prix, mais sur la capacité à certifier la « non-déforestation » des produits exportés.

Un laboratoire pour un nouvel ordre libéral

Malgré la colère des agriculteurs français ou irlandais, qui dénoncent une « hypocrisie » européenne, l’accord UE-Mercosur symbolise un choix pour le commerce régulé face à la fragmentation géopolitique. Pour les décideurs africains, cet accord est un signal fort : celui d’un monde qui se réorganise en grands blocs intégrés.

La signature d’Asunción n’est pas qu’un acte commercial entre deux continents lointains ; c’est un avertissement pour l’Afrique sur l’urgence de renforcer son propre marché intérieur et sa souveraineté alimentaire face à des géants qui, désormais, avancent en rangs serrés. Le débat se déplace désormais vers les parlements nationaux pour une ratification finale prévue fin 2026, sous l’œil attentif des partenaires mondiaux de l’Europe.

Oumar Kateb Yacine est analyste-consultant en Géopolitique

Son contact: bahoumaryacine777@gmail.com

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici