Invisibles mais stratégiques, les terres rares cristallisent les tensions sino-occidentales. Alors que la Chine resserre son étau sur les exportations – notamment vers le Japon depuis janvier 2026 –, ces 17 métaux essentiels à la transition énergétique, au numérique et à la défense accentuent la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement mondiales et accélèrent la course à la diversification.
Invisibles à l’œil nu mais omniprésents dans nos technologies quotidiennes, les terres rares – un groupe de 17 éléments chimiques – sont devenues l’un des enjeux industriels et géopolitiques majeurs du XXIᵉ siècle. Smartphones, véhicules électriques, éoliennes, radars militaires ou IRM médicales : sans ces métaux aux propriétés magnétiques, optiques et électroniques uniques, une grande partie de l’économie moderne s’arrêterait net.
Contrairement à une idée reçue, ces éléments ne sont pas particulièrement rares dans la croûte terrestre. Leur nom provient plutôt de la difficulté à les extraire et à les raffiner en concentrations économiquement viables. Les principaux minéraux sources incluent la bastnäsite, la monazite et la xénotime. Parmi les plus stratégiques figurent le néodyme et le praséodyme (pour les aimants puissants des moteurs électriques), le dysprosium (résistance thermique), le cérium (catalyse et polissage) ou encore l’europium et le terbium (écrans et éclairage LED).
Une présence discrète mais indispensable dans l’économie verte et numérique
Les terres rares irriguent les secteurs les plus dynamiques : elles composent les aimants permanents des moteurs de voitures électriques et des turbines d’éoliennes, les composants électroniques des smartphones et ordinateurs, les systèmes de guidage des missiles, les lasers médicaux ou encore les technologies de stockage d’énergie. Elles incarnent ainsi le triple défi de la transition énergétique, de la révolution numérique et de la souveraineté militaire.
La demande explose avec l’accélération des véhicules électriques et des énergies renouvelables, plaçant ces matériaux au centre des stratégies de décarbonation mondiale.
La domination chinoise : extraction, mais surtout raffinage
La Chine conserve une emprise écrasante sur la filière. Selon les données les plus récentes de l’USGS (United States Geological Survey), elle détient environ 44 millions de tonnes de réserves (près de la moitié du total mondial estimé à plus de 90 millions de tonnes), devant le Brésil (21 millions) et d’autres pays comme l’Inde ou le Vietnam.
Surtout, Pékin assure environ 70 % de la production minière mondiale (270 000 tonnes sur un total de 390 000 tonnes en 2024) et surtout plus de 90 % des capacités de raffinage et de séparation. Cette mainmise sur les étapes aval de la chaîne de valeur – les plus techniques et polluantes – confère à la Chine un levier stratégique unique.
D’autres acteurs émergent : les États-Unis (notamment via la mine de Mountain Pass en Californie), l’Australie (Lynas), la Birmanie ou Madagascar. Mais les efforts pour relocaliser le raffinage restent embryonnaires et coûteux, face à des contraintes environnementales strictes en Occident.
Une arme diplomatique et commerciale redoutée
Pékin n’hésite plus à instrumentaliser cette position dominante. En 2025, de nouvelles restrictions à l’exportation (licences obligatoires pour plusieurs éléments lourds, contrôles sur les technologies de traitement) ont été imposées, dans un contexte de tensions commerciales exacerbées avec les États-Unis. Ces mesures, perçues comme une riposte aux droits de douane américains, ont provoqué des perturbations sur les chaînes d’approvisionnement, menaçant notamment l’industrie automobile européenne et les projets d’énergies renouvelables.
La dépendance européenne, japonaise et américaine reste criante. Sans approvisionnements sécurisés, la transition énergétique risque de patiner, tandis que les secteurs de défense voient leur vulnérabilité s’accroître.
Les défis environnementaux et la course à la diversification
L’extraction des terres rares génère une pollution importante (sols, eaux, rejets radioactifs potentiels), particulièrement dans les pays aux normes environnementales moins contraignantes. En Chine comme ailleurs, les conflits sociaux et sanitaires locaux se multiplient.
Face à ces risques, la communauté internationale accélère sa diversification : investissements massifs aux États-Unis (soutien du Pentagone à MP Materials), projets en Australie, Suède ou Afrique, développement du recyclage (la « mine urbaine » des déchets électroniques), recherche de substituts. L’Union européenne pousse pour des stocks stratégiques et des achats conjoints.
À l’horizon 2030, la question ne portera plus seulement sur la possession des réserves, mais sur la maîtrise des chaînes de transformation et sur une exploitation plus durable. Les terres rares, discrètes mais incontournables, redessinent déjà les rapports de force économiques et géopolitiques du siècle.
Oumar Kateb Yacine Analyste-Consultant Géopolitique
Contact: bahoumaryacine777@gmail.com


