L’obsession du président américain pour l’île boréale ne relève plus de la simple anecdote immobilière. En invoquant la sécurité nationale face aux appétits de Pékin et Moscou, Washington engage un bras de fer avec Copenhague qui fragilise les fondements de l’Alliance atlantique.
L’écho des bottes à Caracas résonne jusque dans les silences glacés de l’Arctique. Mercredi 14 janvier, dans l’enceinte feutrée de la Maison-Blanche, le ton n’était plus à la diplomatie traditionnelle, mais à l’affirmation d’une puissance décomplexée. Recevant les ministres des affaires étrangères danois et groenlandais, Lars Løkke Rasmussen et Vivian Motzfeldt, l’administration Trump a réitéré son exigence : le Groenland doit entrer dans le giron américain, « d’une manière ou d’une autre ».
Ce qui fut qualifié, en 2019, de « fantaisie » par la diplomatie danoise est devenu, en ce début d’année 2026, un impératif stratégique pour un Donald Trump renforcé par la capture récente de Nicolas Maduro au Venezuela. Fort de ce succès sur son flanc sud, le locataire de la Maison-Blanche déploie désormais sa « doctrine Donroe » — une actualisation musclée de la doctrine Monroe de 1823 — visant à sanctuariser l’hémisphère occidental contre toute influence extra-continentale.
La hantise du vide face à l’axe Pékin-Moscou
Au cœur de cette offensive se trouve une lecture comptable et géopolitique du Grand Nord. « Tout ce qui est inférieur au contrôle américain est inacceptable », a tranché M. Trump, arguant que le retrait des glaces transforme l’île en un espace de vulnérabilité. Pour Washington, le Groenland n’est plus seulement un protectorat de fait via la base de Pituffik (ex-Thulé), mais le verrou indispensable du passage « GIUK » (Groenland-Islande-Royaume-Uni), par lequel transitent les sous-marins russes vers l’Atlantique.
Mais c’est la dimension minérale qui cristallise les tensions. Le sous-sol groenlandais, dont l’accès est facilité par le réchauffement climatique, recèle des gisements massifs de terres rares, de cuivre et de graphite. Ces ressources sont le nerf de la guerre de la transition énergétique et de l’industrie de défense. En refusant de laisser ces richesses à la portée d’investissements chinois — que Pékin tente de pousser via ses « routes de la soie polaires » — ou de la présence militaire russe s’accumuler dans la zone, Washington traite le Groenland comme un actif stratégique dont la propriété ne saurait être laissée à une « puissance moyenne » européenne.
Une souveraineté européenne à l’épreuve
La réponse de Copenhague et Nuuk est, pour l’heure, unanime : le Groenland n’est pas une marchandise. M. Rasmussen a fustigé une vision anachronique de la souveraineté, rappelant que le destin de l’île appartient à ses seuls habitants. Cependant, l’évocation par Washington de « moyens alternatifs » et de paiements directs aux populations pour encourager une sécession du Danemark a déclenché une alerte rouge sur le Vieux Continent.
Paris, Berlin et Stockholm ont réagi avec une célérité rare. Pour la première fois, des unités européennes, dont des forces militaires françaises confirmées par Emmanuel Macron, font route vers le Groenland pour des exercices conjoints. Cette militarisation de la crise place l’OTAN dans une situation paradoxale, voire existentielle : comment maintenir l’unité d’une alliance dont le pilier central menace l’intégrité territoriale de l’un de ses membres ?
L’isolement d’un président
Malgré la rhétorique belliqueuse du Bureau ovale, Donald Trump avance sur une ligne de crête. Selon un sondage Reuters/Ipsos, seuls 17 % des Américains soutiennent une acquisition forcée de l’île. Au Groenland, le rejet atteint 85 %. Pourtant, Marco Rubio, secrétaire d’État, s’apprête à soumettre une offre d’achat chiffrée en centaines de milliards de dollars, transformant une question de droit international en une transaction immobilière à l’échelle planétaire.
Alors qu’un groupe de travail a été constitué pour maintenir un semblant de dialogue, le Groenland cristallise désormais le nouveau désordre mondial : celui d’un retour aux sphères d’influence où la géologie commande à la diplomatie, et où les alliés d’hier se regardent, par-delà les glaces, comme des adversaires de demain.
Oumar Kateb Yacine est analyste-consultant en géopolitique. Contact : bahoumaryacine777@gmail.com


