Il est des larmes qui émeuvent, et d’autres qui interpellent plus qu’elles ne touchent. Quand Cellou Dalein pleure et verse autant de larmes, suite à la mort de Sidya Touré, on est partagé entre rire devant une comédie littéralement pathétique et exprimer son dégout face à une hypocrisie qui met en évidence, comme aucune autre illustration, le cynisme politique de notre époque.
Cependant, comme le dit un adage de chez nous, « Tout ce qui se tient debout est aussi appelé à s’allonger. ». Sidya s’est tenu debout pendant un temps, plus de quatre-vingt ans, Dieu en soit loué. Il était donc inévitablement appelé à s’allonger aujourd’hui ou demain. Aujourd’hui est venu, ce jour où il s’allonge désormais pour toujours, jusqu’au jour de la Grande Résurrection. Paix à son âme.
Sidya s’en va après une vie pleinement vécue en laissant comme héritage, des accomplissements remarquables et des services rendus aussi bien à la Côte d’Ivoire, la terre qui l’a vu naître et grandir, et la Guinée, la terre de ses ancêtres et pays qui lui a certainement donné la notoriété que le monde entier lui accorde aujourd’hui.
Cet héritage n’aura pourtant pas été construit sans adversité et cette adversité mérite d’être rappelée, ne serait-ce que parce que certains de ceux qui, aujourd’hui, versent des larmes sur sa dépouille inerte, n’ont pas toujours été les mêmes lorsqu’il était debout, vivant et exposé aux épreuves.
Bien que l’histoire politique de cette période soit encore relativement fraîche dans la mémoire de certains d’entre nous, nous nous en voudrions véritablement de laisser se construire sous nos yeux de telles pantomimes, sans que personne ne lève le petit doigt pour rappeler, avec honnêteté et sans complaisance, certains pans de cette histoire, notamment à l’intention des plus jeunes générations.
En effet, Sidya Touré, cadre ivoirien d’origine guinéenne, ancien Directeur de Cabinet du Président Alhassane D. Ouattara pendant que ce dernier était Premier Ministre, avait été nommé Premier ministre et Chef du Gouvernement par le général Lansana Conté en juillet 1996, lui permettant ainsi de former un gouvernement largement composé de cadres technocrates, parmi lesquels figurait notamment Cellou Dalein Diallo.
S’il va sans dire que son gouvernement a engagé d’importantes réformes économiques et contribué au renouement des relations avec les institutions financières internationales, il est tout aussi nécessaire de rappeler que c’est, hélas, à la suite de tensions politiques internes, notamment liées aux ambitions naissantes de certains jeunes membres de son gouvernement, qu’il fut finalement limogé en mars 1999.
Aujourd’hui, au-delà des faits indélébilement consignés dans les archives, subsiste, et cela est tout à fait normal, une mémoire politique qui démange : celle de ceux qui ont vécu cette période et qui se souviennent des tensions, des rivalités et des jeux d’influence qui ont accompagné la fin de cette expérience gouvernementale.
C’est dans cette mémoire qu’il faut voir le rôle particulièrement actif, moi je dirais nocif, joué par les ambitieux politiques dont Alpha Condé, particulièrement nuisible de l’extérieur et Cellou Dalein Diallo, profondément dangereux à l’interne, pour ne citer que ces deux, dans l’éviction de Sidya Touré de la Primature.
Quoique cette lecture appartienne à l’histoire politique de notre pays, elle mérite toutefois d’être confrontée aux faits plutôt que d’être effacée par les récits que les circonstances présentes peuvent susciter.
Si les manigances qui ont permis la fragilisation de Sidya et occasionné son éviction relevaient plutôt des coups bas, donc difficiles à élucider, les manœuvres politiciennes contre lui après la disparition du général Lansana Conté ne sont pas difficiles à prouver.
De toute évidence, à la mort du Président Conté, le moins que l’on puisse dire, c’est que Sidya Touré apparaissait comme l’une des figures politiques majeures susceptibles d’incarner une autre trajectoire pour la Guinée.
Dans la logique des choses, il battait tout candidat à lui opposé dans un duel électoral. En d’autres termes, pour toute élection transparente organisée à l’époque entre Sidya et Cellou Dalein ou entre Sidya et Alpha Condé, le verdict était clair : Sidya remportait sans coup férir.
Mais voilà que s’impose « le théorème d’impossibilité d’Arrow » pour celui qui sait de quoi il s’agit.
Pour atteindre le fameux deuxième tour qui est pourtant la vraie élection, le défi pour lui était de démentir une règle mathématique irréfutable qui tend à démontrer qu’il est impossible d’avoir un choix rationnel dans une élection, impliquant plus de deux candidats.
La suite est connue : les slogans communautaristes, les alliances sous fonds d’ethnocentrisme, les stratégies politiques régionalistes, sans compter les coups bas de prédilection des ambitieux politiques que nous connaissons ont progressivement redessiné le paysage politique national. Et c’est précisément là que se pose une question que la mort de Sidya ne doit pas nous empêcher de regarder en face : combien de fois notre pays a-t-il écarté, par les rivalités politiques, les querelles personnelles ou les calculs de circonstance, des hommes et des femmes dont les compétences auraient pu servir autrement la Nation ?
Aujourd’hui, beaucoup rendent hommage à Sidya. C’est humain. C’est même nécessaire. Mais l’hommage véritable ne devrait pas seulement consister à jouer la comédie devant les caméras en versant des flots de larmes à remplir une calebasse que la plus prolifique des vaches de votre village ne saurait remplir ni en lait ni en urine, même à moitié.
Il devrait aussi conduire les uns et les autres à s’interroger sur ce qu’ils ont fait à cet homme, sur ce qu’ils ont fait de ses combats et sur ce que la Guinée aurait pu devenir si certaines querelles, certaines rivalités et certains calculs n’avaient pas pris le dessus sur l’intérêt national.
Nous n’avons certainement pas la prétention encore moins le dessein de réécrire l’Histoire. Nous pensons tout simplement avoir le devoir impérieux de ne pas la laisser être réécrite à notre place, et sous nos yeux impuissants, surtout pas par ceux qui ont oublié, ou qui font semblant de ne pas se souvenir de leurs fourberies d’hier, et qui découvrent soudainement les qualités d’un homme qu’ils ont pourtant combattu avec acharnement de tout son vivant vécu avec eux.
Sidya s’est couché, dans l’un des établissements hospitaliers les plus avancés au monde. A notre connaissance, aucun procès de nature à lui interdire un séjour en Guinée n’était en cours. Que cela soit clair et bien consigné.
Né à Dimbokoro, en Côte d’Ivoire, où il a accompli l’essentiel de sa carrière de 1972 à 1996, il est tout à fait naturel que sa famille ait souhaité que ses obsèques se tiennent sur cette terre bénie d’Abidjan, qui, pour tout véritable panafricaniste, ne saurait être considérée autrement que comme une partie intégrante de cet immense espace africain de près de 30 millions de kilomètres carrés.
Toutefois, ses combats, ses accomplissements et les circonstances qui ont marqué sa vie politique, eux, resteront debout et il est de notre devoir de faire en sorte que nous ne les oublions pas et que nous ne laissons personne les falsifier.
Qu’Allah lui accorde Son pardon, illumine sa tombe et l’accueille dans Son Paradis Firdaws.
Paix à son âme.
Oumar Barry
