N’Zérékoré et les violences inter-ethniques, près de 30 ans de lourd Héritage

NB : Ce sujet est très sensible. Mais il revient à notre génération, victime des erreurs du passé de faire le diagnostic véritable, poser les problèmes de fond, affronter notre héritage afin de trouver des solutions qui nous permettent d’avancer ensemble. Ce texte laconique est le premier d’un essai d’explications après la promesse que j’ai tenue de pouvoir discuter sur ce sujet. Il pourrait permettre à chacun de pouvoir le critiquer, aider à améliorer les pistes sur lesquelles il tâtonne pour qu’ensemble nous arrivons à trouver les solutions idoines. Si ce texte a un mérite, ce ne serait probablement que celui d’avoir essayé. Prière donc d’être indulgents.

Acte préliminaire

La Guinée est un pays de l’Afrique occidentale bordé de l’océan Atlantique à l’Ouest et qui partage ses frontières avec six autres États. Ce pays comprend quatre (4) régions naturelles dont l’une, celle qui est au Sud, la Guinée forestière est encline à des violences ethniques récurrentes depuis près de 30 ans.

I) IDENTIFICATION DU CONFLIT.

Il sera question de faire la situation de ce conflit (A) afin de pouvoir identifier non seulement ses principaux acteurs, mais aussi surtout relever les objectifs de toutes les parties prenantes (B)

A) Situation du conflit

Dans la région du Sud de Guinée, vivent depuis des siècles six (6) ethnies, par odre de population majoritaire : Konianké, Kissi, Guerzé, Toma, Manon, Lélé. Dans la grande ville qui est en fait le chef lieu de la region administrative, en l’occurrence la ville de N’zérékoré, vivent en majorité les guerzés ( qui sont des autochtones ) et les Koniankés ( assimilés aux Malinkés généralement ). On peut y retrouver également d’autres ethnies en nombre considérable, comme les Malinkés (proprement dit) et les peulhs.

Les communautés Guerzés et les Koniankés vivaient en harmonie jusqu’aux élections communales de 1990, organisées par la junte au pouvoir depuis la mort du père de l’indépendance, Sékou Touré. Depuis cette date, 29 ans après ces deux communautés vivent en réalité une paix précaire aux conséquences humaines et matérielles très lourdes.

Cette cohabitation harmonieuse devenue difficile sur fond de querelles politiques est devenue ethnique et quelque peu religieuse; les guerzés étant majoritairement chrétiens et animistes et les Koniankés musulmans. Et le conflit a trouvé d’autres ramifications. Un conflit qui a fait pour son  dernier épisode en date plus de 100 morts en quelques jours, selon ” The humanitarian ” et la B.B.C.

B) Les origines de ce conflit avec ses principaux acteurs et leurs objectifs.

1- L’avènement du Multipartisme : il faut tout d’abord noter que dire qu’il aurait un discours du Président Lansana Conté, au sujet des élections communales de 1990 – comme disent certaines rumeurs – qui aurait alimenté les hostilités serait controversé, même si cette phrase reste encore de mémoire << On ne peut pas prétendre être maire là où on n’est pas autochtone.>> Il faut dire qu’à l’époque il avait proposé le bipartisme pour contrer l’ethnocentrisme mais les ténors de l’opposition d’alors: Alpha Sow, Siradiou Diallo, Jean Marie Doré, Mansour Kaba, Alpha Condé ont tous opté pour le multipartisme intégral. Chacun voulant probablement tenter ses chances. Mais dans l’entendement général, il reste clair que l’avènement du multipartisme a été pour une bonne partie, la cause de ce conflit, tout en précisant le rôle déterminant de toutes les campagnes électorales qui s’en ont suivies après.

2- Le système de troc : de nombreux observateurs estiment que le conflit serait véritablement né d’un système de troc entre les différentes ethnies, notamment Guerzé, Manö ( considérés comme les deux ethnies autochtones de la ville ), Konianké et Toma. Les Konianké qui étaient considérés comme << étrangers >> ( ici le terme n’est pas méchamment employé ) ont fini par acheter beaucoup de terres et se sont installés avec leur religion. Ils occupèrent surtout le centre ville avec les agglomérations commerciales. Cette situation a fini par causer avec le temps une situation de malaise et de frustration.

Après s’en est suivi l’épisode de la guerre du Liberia et toutes ces histoires autour des rebelles de l’ULIMO ainsi que leurs accointances avec certains réseaux dont il n’est pas utile de rappeler.

3- L’ethno-stratégie : tout comme quelque peu Sékou, Touré, Lansana Conté s’est illustré par l’ethno-stratégie pour la confiscation du pouvoir et la consolidation de son règne. Les Malinké et Konianke qui étaient pro-RPG étaient tous marginalisés dans sa politique de promotion et de nomination, contrairement à l’écrasante majorité des populations forestières qui étaient acquises au PUP. C’est d’ailleurs cette autre frustration qui a suscitée la mobilisation inconditionnelle des Malinké et Konianké derrière Alpha Condé. Dans sa tribune ” La Guinée s’embrase ” du 19 mai 2011 parue dans State Afrique, et remontant sur les origines ethno-stratégiqies du conflit, Fabien Offner d’Amnesty interroge un témoin : << Cette instrumentalisation politique a été rendue possible par l’existence d’un malaise profond au sein des ethnies autochtones communément rassemblées sous le terme de «Forestiers». «Les Guerzés se sentent envahis par ceux qu’ils considèrent comme étrangers»,Commerce aux mains des migrants, dévalorisation des langues et des pratiques religieuses locales, mariages mixtes à sens unique… Ces évolutions «tendent à rabaisser les non musulmans qui, de fait, sont des Guerzés […] et réduisent les originaires de la forêt à des citoyens de seconde zone dans leur propre pays».

Depuis la première escalade de violence, le conflit a eu depuis plusieurs autres ramifications. Il y a désormais la question domaniale, le problème hégémonique des uns et des autres, le conflit des moeurs. Tout cela agrémenté par l’ethnostrategie devenue au pays, la seule alternative de nos politiques, le seul moyen pour arriver à leurs fins.

S’agissant des principaux acteurs, on peut citer :

– Les politiques qui à chaque élection, pour des positions politiques et l’avidité jouent le jeu ethnique, communautariste pour gagner des électeurs. Ils sont prêts à attiser les tensions pour des débouchés électoralistes. À cela également on peut y ajouter malheureusement, la politique encours qui tend à distribuer les portefeulles ministériels et la présidence des institutions républicaines, en tenant pour critère d’éligibilité l’appartenance à une telle région où une autre.

– Les coordinations régionales et toutes ces autres organisations à caractère ethnique et sectaire: des structures de sages de part et d’autre qui continuent à entretenir les tensions ethniques;

– Les chefs religieux et les organisations de jeunesse qui se laissent embobiner par l’argent des politiciens pour encourager la division et cette facilité à vouloir ramener tous les problèmes de voisinage à l’intolérance religieuse.

Et puisqu’on ne saurait se limiter à décrire le problème, il est temps d’envisager les solutions possibles.

II) RECOMMANDATIONS POUR LE  DÉNOUEMENT DU CONFLIT.

On peut soumettre des solutions à la fois d’ordre politique et institutionnel (A) et des solutions d’ordre socio-économique (B).

A) Recommandations politiques et institutionnelles.

Sur la base du conflit né et entretenu pour la plupart par des agissements ethno-strategiques des partis politiques, il y a que la première solution à prévaloir devrait naturellement être tout d’abord politique. Il s’agira donc de : 

 – Changer la configuration ethnique des partis politiques : il s’agit de faire en sorte que les partis politiques ne ressemblent pas à un regroupement ethnique surtout dans leur fonctionnement et prises de positions sur les questions que suscitent la vie publique et l’intérêt général. Pour cela il faudrait bien que le Ministère de l’Administration du territoire et celui de l’intérieur veillent à l’application de la loi organique L/91/002/CTRN du 23 décembre 1991 portant Charte des partis politpolitiques.

 – Éviter les discours de division : éviter les discours politiques sectaires, ces propos de nature à perdurer la haine, hatiser la rancoeur et les ressentiments. Il y a aussi la question des stéréotypes. Ces phrases,  et ces surnoms et en somme toutes ces idées dégradantes qu’on a des autres doivent cesser. Même le cousinage à plaisanteries devrait se faire avec une certaine élégance. 

 – Faire la politique autrement, à l’échelle nationale et dans les différentes communautés locales : c’est aussi, au-delà de la conquête et de l’exercice du pouvoir, promouvoir au sein des formations politiques, l’éducation citoyenne et politique. Il faut opter pour des partis politiques qui ont une vision soutenue de construction républicaine.

Sur les questions institutionnelles, il faudra insister sur le rôle de la justice : bannir l’injustice et l’impunité devant de tels crimes aussi atroces et ignobles. Ajouter à cela, les rôles prépondérants du Ministère de L’Unité et de la Réconciliation nationale, de la mission de l’Institution nationale de défense des droits humains (INDH) et de toutes autres institutions partenaires qui concourent à ce bien commun qu’est le vivre ensemble.

On peut également, dans une certaine mesure proposer la création un conseil national unifié des sages de Guinée. Cela permettrait non seulement de rester fidèles à cette tradition qui voudrait la présence de ces sages, mais aussi à rester unis par ce fait.

B) Des solutions socio-économiques.

Dans le cadre social : depuis les affrontements de 2013 et ceux qui ont suivis, tous les commentateurs sont unanimes sur le manque de dialogue inter-ethnique. Il  faut donc privilégier ce dialogue par des structures plus solides, des structures étatiques notamment dépositaires de l’autorité publique ( la loi et ses corollaires). Ce qui sous-tend la dissolution de facto de toutes ” les coordinations régionales de sages “, peu importe d’ailleurs les noms qu’on eut les donnés. Il faudrait également encourager la tolérance religieuse par le biais des campagnes de sensibilisation et l’implication effective des jeunes aux affaires de la cité. Il y a également à promouvoir davantage les mariages inter-ethniques et entre des personnes de religions différentes. Les enfants nés de ces relations sont bien plus souvent conciliants et mesurés.

Sur les mesures économiques, la création de la richesse, de l’emploi et leur répartition équitable semble être la premiere approche. Quand il y a emploi et que les gens gagnent bien leur vie, il ya de forte chance que moins de personnes  s’intéressent désormais à la politique et ses magouilles, mais à leur bien être. Le soutien des activités génératrices créatrices de revenu est plus que primordial pour occuper les jeunes afin de leur permettre de sortir de la facilité et prendre leur destin en main. Tout cela passe par une politique de développement efficace dans les régions

C’est pourquoi on pourrait envisager le retour des sociétés minières avec plus d’assurance. Il faut aussi soutenir les coopératives et initiatives jeunes et femmes, notamment dans l’agroalimentaire et les petites unités de transformation. Tout cela est de nature à apaiser les tensions par le biais du travail et des intérêts communs qui unissent plus que jamais, tous, à la préservation de la paix.

Pour ne pas conclure, il est nécessaire de rappeler que la transposition de ce conflit devenu politico-ethnique en des affrontements religieux consiste à déplacer davantage le problème, d’autant plus que l’ethnie n’est vraiment pas un caractère de détermination de la religion ou des croyances d’une personne. Des exemples éloquents existent à ce niveau pour traduire notre passé fait d’acceptation et de tolérance. Il est bien aussi d’enseigner à notre génération ces lointains brassages ethniques, de ces Konianké devenus guerzé et inversement, par la force de la cohabitation et du temps, de tous ces villages fondés par les guerzés habités en majorité par des Konianké et inversement, de tous ces prénoms et noms communs à ces communautés et qui, au-delà de ne pas être fortuits, nous amènent à vivre ensemble, à trouver des canaux de discution, à promouvoir le bon voisinage, l’unité et la solidarité pour la quiétude sociale et le développement local de cette belle ville qui est désormais à tous, Guerzé comme Konianké, et à tous les guinéens pour être exact. Au même moment, la vraie problématique, c’est qu’il faudra promouvoir l’esprit républicain. Les problèmes inter-ethniques, tous ces affrontements aux ramifications multiples sont devenus monnaie courante dans bien de localités de la Guinée. Il faut bien que les pouvoirs publics s’intéressent davantage à ce phénomène qui risque de mettre en mal l’unité national et la construction républicaine qui sont déjà dans une situation inquiétante.

Ali Camara

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