Kankan : Le lynchage d’un être humain et le visage de la justice privée (Par Ali Camara)

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Depuis tout petit, ce genre de spectacle désolant est devenu une récurrence et pour la plupart, un comportement impuni en Guinée. Cela ne choque même plus l’opinion nationale. Brûler vif un être humain. Quelle monstruosité ! Cela ne peut que rappeler tristement ce sort réservé aux esclaves noirs, mêmes affranchis dans ces États du Sud-américain jusque tard  dans les années 1950. C’était à ces époques de la justice expéditive et c’est bien triste que nous en soyons encore à ce niveau.

Qu’on s’acharne sur un voleur de moto et qu’on aille jusqu’à le lyncher publiquement, devant témoins, sans que ces derniers n’eussent  trouver les moyens de sauver son intégrité physique et sa vie, cela relève tout simplement de la déshumanisation au-delà de l’aspect pénal qu’est celui de la non-assistance à personne en danger. Et faire contaster au même moment qu’on n’a même pas le culot de protester contre ces grands voleurs qui infectent nos villes; qu’on ne peut pas dénoncer   ces ” grands seigneurs ” qui se sont appropriés de l’argent public et de dire malgré tout, qu’ils sont encore croyants, musulmans ou chrétiens ? La délinquance à col blanc n’est plus une infraction, dirait-on.

Mais que voulez-vous? Puisque ce sont eux qui construisent nos lieux de culte, mosquées et églises, parrainent toutes les cérémonies; ils sont devenus les «  esprits éclairés » pour cette frange égarée de la jeunesse. Ils sont parfois élevés au rang des «  bénis de la République », alors qu’ils n’en sont rien, rien du tout, si ce n’est que de misérables mortels et de pauvres guinéens comme nous tous.

Mais c’est bien notre société qui occasionne et perpétue ce malheur. Devant le bouleversement inquiétant de cette inversion des valeurs, l’éthique a changé d’orientation. Ce n’est plus ce monde de conceptions ou considérations morales qui dictassent les attitudes des Hommes. Elle consiste désormais à être suffisamment pourvu, avoir une voiture de luxe hors de prix et à se taper une maison au coût astronomique, et par tous les dieux, même au détriment de l’intérêt général. C’est cela notre société d’aujourd’hui. On a choisi les mauvais exemples et je crains que cela ne devienne irréversible !

Comment peut-on d’ailleurs s’étonner du niveau élevé de criminalité ou de banditisme juvéniles avec une situation socio-économique pareille ?   Un pays où tout ou presque se résume aux échéances électorales et aux luttes politiciennes. Un pays où le problème le plus persistant reste encore le pain quotidien. Rares sont les familles guinéennes où les enfants peuvent avoir un petit déjeuner sérieux jusque-là. On ne parlera même pas des autres besoins. Un système éducatif bancal et dépassé avec une école et une administration publique politisées à jamais, comme du temps du Parti-Etat. Le chômage endémique est devenu une marque de fabrique et, au même moment que les populations s’appauvrissent et peinent à vivre, ceux qui sont censés fléchir cette tendance ne pensent qu’à se servir. Mais ce sont les petits délinquants qui souffrent en réalité. Ce sont eux qui paient le prix fort, car la clameur et la colère de ces justiciers habiles à la torture et au lynchage ne visent que ce petit voleur sans défense. On préfère alors bouffer tranquillement les sardines parce que les baleines sont hors de portée. C’est bien pratique !

Mais on ignore humainement, et je ne m’en dédouane pas, que pour celui qui n’a ni volé ni pensé à le faire, devant certaines situations impossibles, il peut être amené à tempérer ses principes. On ne saurait donc imaginer celui qui en a déjà l’habitude. Tout cela est discutable dans une certaine mesure. Mais il est devrait être d’une culture constante et partagée que dans une République, peu importe vos crimes et vos manquements répétés à la loi, seul un juge doit pouvoir vous condamner pour les faits dont on vous incrimine.

Il faut réveiller la justice. C’est la seule chose qui nous retient encore devant certaines personnes et elles le savent bien.

Ali Camara

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