LES BOUTS DE BOIS DE DIEU
Il faut être émotionnellement solide pour être Guinéen.
Ou démissionner.
Partir loin. Très loin. Ne plus regarder les informations. Supprimer Facebook. Éviter les discussions du pays. Ne plus demander : « Qu’est-ce qui s’est encore passé en Guinée ? »
Cette discipline, paraît-il, pourrait vous offrir dix années supplémentaires d’espérance de vie.
Parce que chez nous, le malheur ne prévient même plus.
Il connaît l’adresse.
Nous vivons tiraillés entre les gouvernants d’aujourd’hui et les victimes de demain. Et parfois, la seule chance que nous ayons est de ne nous retrouver ni parmi les uns, ni parmi les autres.
Nous sommes devenus les bouts de bois de Dieu.
Du bois parce qu’il faut devenir dur pour ne pas se briser.
De Dieu parce qu’après chaque catastrophe, quand les hommes ont épuisé leurs responsabilités, c’est vers Lui qu’on se retourne.
Pluies meurtrières.
Épidémies.
Excision.
Arrestations arbitraires.
Crises politiques.
Coups d’État.
Glissements de terrain.
Et désormais des montagnes d’immondices capables d’ensevelir des vies.
À chaque tragédie, le même peuple enterre, pleure, cotise, nourrit, héberge et recommence à vivre.
Et ceux qui auraient dû prévoir ?
Ils compatissent.
Parfois, ils nous proposent même de prier.
Une journée de jeûne.
Je crois en la prière. Mais la prière n’est pas un service d’assainissement.
La foi ne remplace pas la prévention.
Et demander à Dieu d’empêcher ce que l’État avait les moyens d’anticiper, c’est parfois Lui transmettre un dossier qui avait déjà un bureau, un budget et des responsables sur terre.
À Dar-es-Salam, derrière les morts, il faut donc poser la question des vivants : qu’a-t-on fait avant ?
Où étaient les autorités locales ?
Les responsables de l’environnement ?
La protection civile ?
Les autorités administratives et judiciaires compétentes ?
Le gouvernement ?
Car gouverner, ce n’est pas seulement arriver après le malheur.
Gouverner, c’est empêcher que le malheur prévisible devienne une cérémonie de condoléances.
Et pourtant, aujourd’hui, ceux qui souffrent n’ont pas besoin de notre colère seulement.
Ils ont besoin de nous.
De vivres.
D’eau.
De vêtements.
De médicaments.
D’argent.
De bras.
D’une présence.
Nous ne sommes pas responsables de leurs malheurs.
Mais nous sommes responsables de ne pas détourner les yeux de leur douleur.
Alors aidons.
Et demain, quand les larmes auront séché, exigeons des comptes.
Parce qu’un peuple ne peut pas éternellement être le service après-vente des défaillances de ceux qui le gouvernent.
Être Guinéen, finalement, c’est peut-être cela :
garder un bout de bois à la place du cœur pour résister à l’insupportable, garder assez d’humanité pour courir vers celui qui tombe… et laisser à Dieu seulement ce qui appartient réellement à Dieu.
Le reste appartient aux hommes.
Et les hommes devront répondre de ce qu’ils n’ont pas fait.
