« Tous égaux devant la mort », certes, mais, d’un individu à l’autre, le deuil varie : Tout décès ne provoque pas les mêmes émotions ni n’est ressenti de la même façon. Les figures marquantes de l’histoire, dont l’empreinte est indélébile, paraissent toujours immortelles. Lorsqu’elles disparaissent, c’est le désarroi et un profond dépit. Pompidou, en annonçant la mort du légendaire De Gaulle, avait déclaré que la France est « veuve ». Aujourd’hui, avec la disparition de l’un de ses plus illustres fils, la Guinée est « lésée », la presse « orpheline », les patriotes et démocrates « démembrés ».
Quitter la Guinée souvent pour y retourner chaque fois qu’on en a l’occasion, sans jamais cesser de l’aimer au fond de soi, est la devise de ceux qui portent ce pays dans leur cœur et en ont fait leur fardeau. Diallo Souleymane, qui vient de disparaître après avoir abandonné la scène publique depuis quelque temps, a passé ces dernières années en Guinée, entièrement dévoué à son service dans la voie difficile du journalisme chevillé à son âme, et à la condition modeste du soldat anonyme. Il est revenu d’un long exil qui ne fut guère doré, mais plutôt marqué par la nostalgie de la terre natale et l’ambition de payer le prix fort afin de se libérer de toutes les chaînes.
C’est au Canada, loin des siens et du terroir, dans une retraite paisible, drapé de la dignité qui ne quitte jamais les grands hommes animés de convictions inébranlables et portés par un puissant idéal, que Diallo s’en est allé, tranquillement. Sans bruit, ni fracas. Loin des yeux de ses compatriotes, il n’en demeurait pas moins dans leurs cœurs. Quoi qu’il en soit, l’événement malheureux ne passe pas inaperçu ni ne laisse personne indifférent. L’on se rend compte ainsi qu’une vie bien remplie, une mission bien accomplie ont plus d’écho et confèrent une audience plus importante que les campagnes publicitaires et tous les panégyriques. Le mérite personnel et la légitimité de parcours achevés résonnent plus fort que les accents de propagande.
Quand le parcours d’un homme se confond avec l’histoire glorieuse d’un pays, nul besoin de commander des hommages, d’imposer la reconnaissance, encore moins le respect et l’admiration. Pionnier de la presse libre guinéenne, entrepreneur persévérant et obstiné, surtout journaliste dans l’âme, Diallo Souleymane sera longtemps encore cité en exemple, considéré comme une référence intellectuelle par les générations montantes et futures, en quête de modèles et de vertu. Ses combats l’ont forcé à vivre parfois ailleurs ; les circonstances de la vie, par moments, l’ont privé du bonheur de vivre chez lui. Mais il peut partir définitivement la tête haute, le cœur léger, ayant vécu utile en se gardant de nuire aux autres, de fâcher son pays. Il enseigne que le confort moral est préférable à toutes les réussites matérielles, que pour durer, il faudrait se préserver, s’interdire de franchir certaines limites, envisager la mort que les torrents d’illusions de la vie empêchent d’entrevoir.
Il avait prévu, ce mois-ci, de retourner au bercail, loin d’imaginer qu’il y reviendrait dans un cercueil, sans pouvoir arborer son petit sourire en coin, ni se faufiler pour se frayer un chemin, trop timide et peu loquace. C’est une chance de vivre en Guinée avec l’espoir de jours meilleurs, en ayant à l’esprit que le destin échappe à tous dans le basculement continu de l’histoire et les incertitudes de l’avenir. Le pays fait de grandes promesses mais peut réserver le pire.
De nombreux orphelins – ses amis, ses compagnons, ses protégés – pleurent et regrettent déjà le vide qu’il laisse derrière lui. Mais c’est la Guinée qui est malheureuse de perdre un avocat infatigable, un rempart de tous les temps.
À défaut d’aimer nos héros vivants, pleurons nos morts qui se sont distingués par leur éthique, leur engagement désintéressé et leur passion patriotique. Ces morts-là ne sont pas morts, pour reprendre le poète et conteur sénégalais Birago Diop.
Souleymane vivra en tous ceux qui croient en une Guinée des lumières, en un Guinéen profondément humaniste.
Tibou Kamara
